Rosalía_Rising_Star

Avec deux albums au compteur et un engouement des deux côtés de l’Atlantique, la chanteuse catalane défile en wheeling sur les sommets des charts et récolte les louanges de nombreux admirateurs, de Pharrell Williams à Pedro Almodóvar. Vedette pulpeuse au bord de la crise de nerfs, Rosalía chamarre son flamenco sauce andalouse de RnB et d’électro. Au point d’être perçue comme l’antéchrist par ceux qui lui reprochent d’usurper une culture séculaire. Et si c’était l’artiste de la décennie ?

« Mi Kawasaki va por Seguiriya »

En février dernier, le magazine américain Billboard a dévoilé son documentaire produit par Honda sur la « sensation » Rosalía. Quelques mois après avoir encensé la chanteuse latine comme la nouvelle étoile montante de l’industrie musicale, le média gringo dégouline de fascination pour la vingtenaire au charme dévastateur. On le comprend. Certains croient même entrevoir un changement de règne, le crépuscule d’autres idoles. Queen B herself en aurait perdu le sommeil. Naturellement, en misant tous nos jetons comme des malades, on s’enflamme un peu. Mais quand on s’attarde un instant sur le phénomène Rosalía, comment ne pas mettre se mettre all-in et lui dérouler le tapis – rouge ! Qu’est-ce qu’on attend, le flop ?

Un physique à la Kylie Jenner, un sourire d’adolescente et des créoles genre Lauryn Hill,  Rosalía claque en survêt’ sport comme en tenue Moschino. En interview, elle prend des poses qui évoquent plus la gestuelle hip-hop que la droiture des chanteuses de flamenco. On hésite. Va-t-elle lancer un « ¿Qué pasa muchacho? » à la Eladio Carrión ou entonner une seguiriya (genre de flamenco) a capella de sa voix suave comme un turrón ? Avec ses clips conceptuels à la Nowness, ses chorégraphies chiadées par Charm La’Donna (Kendrick, where you at ?!), sa gangstattitude, et son sex-appeal militaro-sensuel, la tempête Rosalía a de quoi faire chavirer les cœurs et les frégates de sa génération. Les Selena Gomez ou autre Ariana Grande aux milliards de vues YouTube semblent bien fades, en comparaison. Pareil pour les mecs, les rappeurs et reggaetoneros, Ozuna ou J Balvin, qui ont aidé à la propulser, malgré un charisme de pistoleros en plastique. Moi qui m’imagine parfois que j’aurais pu virer de bord pour Chet Baker, je me demande combien de jeunes pédés vont retourner leur veste Pull&Bear, en découvrant Rosalía (égérie de la marque de sape). Avec sa voix enivrante au timbre miraculeux, ses formes de sirène et son visage enfantin, la jeune femme de vingt-six ans est de la trempe d’une Pénélope Cruz. Tapez son nom sur Pinterest et vous verrez comme il y a peligro ! Pedro Almodóvar ne s’y est pas trompé, en lui donnant une scène dans son superbe Douleur et gloire, aux côtés de sa muse. Alors qu’elle lave le linge à la rivière avec les autres femmes du village, Rosita (c’est son nom dans le film) exprime le désir d’être un homme pour pouvoir s’y baigner toute nue. Un fantasme de liberté. D’égalité si vous préférez. Un désir pas si éloigné des aspirations de Rosalía, dont on verra que son statut lui permet de véhiculer des messages féministes. Mais pas seulement. Il y a aussi chez ce personnage anecdotique un vœu pieu d’échapper aux codes, d’assumer son propre style. En plus d’offrir une émouvante scène de chant dont Almodóvar aurait eu tort de se priver, le rôle lui va comme un gant.

« Llevo a Camarón en la guantera » 

D’où sort-elle, cette estrella ? Elle a été la première à y croire, en elle. A sa place dans la voie lactée. Une chanteuse de flamenco, ça maîtrise l’art du storytelling. Gamine, Rosalía joue dans les rues de Sant Esteve Sesrovires, bourgade catalane où l’on construit des gamos à la chaine pour SEAT ­– le temps de passer une cassette dans l’autoradio et vous êtes à Barcelone. Parmi ses amis, beaucoup d’Andalous dont les parents sont venus plonger les mains dans le cambouis automobile. Des notes sublimes et une voix irréelle prennent leur envol par une fenêtre ouverte. Haute comme trois pommes, Rosalía se prend une claque métaphysique qui va changer son existence. Intriguée, elle tend l’autre joue, ou plutôt l’oreille, c’est la même chose. Cette voix mélancolique et douloureuse à vous arracher le cœur comme d’autres arrachent un sac à main, c’est celle de Camarón de la Isla. Un cantaor gitan, originaire de Cadix, qui se répand en lamentations célestes. Camarón est mort en 1992, un an avant la naissance de Rosalía. Mais pour les cœurs en peine, il demeure l’étoile éternelle du flamenco, comme le berger a la sienne depuis la nuit des temps.

Una bala en el pecho

Pour la jeune catalane qui, à sept piges, tire déjà quelques larmes à ses proches lorsqu’elle pousse la chansonnette (storytelling, bro’), se prendre un bolide comme Camarón sans ceinture de sécurité, c’est comme une balle en pleine poitrine. Elle se porte à merveille sa poitrine, merci pour elle. Mais pour Rosalía, rien ne va plus, autrement dit les jeux sont faits. Elle a tout misé, sur le rouge : sa jeunesse ses rêves et sa passion. Rouge Valentino. Rouge sang. Rouge flamenco. Elle va tout connaître, comme en amour : le feu et la danse – si naturelle chez elle–, l’enthousiasme, l’empressement et la souffrance – en forçant sur sa voix comme une dingue, elle s’abîme les cordes vocales et se mange un an de de convalescence, de patience donc. Et dix ans de voyage initiatique dont nul ne peut dire à l’avance si elle atteindra sa destination, même en passant par les prestigieuses écoles de musique catalanes. C’est ça, le flamenco. Une essence, un mirage, une quête. Les chanteurs vous le diront mieux que moi. C’est l’émotion la plus profonde du monde à puiser dans son âme comme on puise ses dernières forces dans une bataille perdue d’avance. Et, parfois, à bout de souffle et d’espérance, entre le crépuscule et l’aube, on atteint le duende, touché par la grâce. En jazz, on dirait le swing. Ailleurs le groove, le tarab, la transe.

« Aunque me cueste la vida o aunque tenga que matar »

Ce moment d’extase, où le cantaor de flamenco tutoie les dieux, a beaucoup à voir avec la corrida. En dansant comme un derviche face au taureau, le torero suspend sa vie à un fil. Dans cette danse érotico-macabre, chaque passage de l’animal fougueux sous la muleta du torero aguicheur est comme un point de suspension. Chaque banderille plantée dans la chair du taureau comme un point à la ligne, dans un combat que fonceur et charmeur se livrent corps et âme. C’est comme faire-valoir du torero que le taureau entre en scène, comme le chanteur sublime la danseuse, qui à son tour chamarre le chanteur. Federico García Lorca, le plus poète des Andalous, n’avait pas besoin d’apprécier la mise à mort du taureau ou de la glorifier pour s’apercevoir que cette danse funeste est carrément lyrique. Pour Michel Leiris, le taureau est un «demi-dieu bestial», sacrifié sur un autel érotico-mythologique : l’arène. Exaltée par Franco à l’instar du flamenco, la tauromachie possède ce potentiel de fascination et de ferveur, voire même de transcendance. C’est à la lisière de la mort, en cherchant la quintessence de soi, que chanteurs et danseurs de flamenco peuvent prétendre à cet alignement des planètes, à cette lumière divine, inexplicable au commun des mortels et qu’on appelle duende. Ce n’est pas un hasard si l’immense flamenca Pastora Imperio, une danseuse gitane émerveillée devant le ballet français et elle-même considérée comme une demie-déesse par toute l’Espagne, s’est mariée deux fois dans sa vie, chaque fois avec un toréador… Certains prétendent que les olé découlent de la louange à Dieu : wallah, du temps de la domination arabe sur la péninsule ibérique. Why not ? A l’aune de toute cette mystique, il devient concevable qu’un écart à l’orthodoxie du flamenco relève du blasphème.

Primeras melismas

Après des années passées à chanter dans les tablaos, ces temples consacrés au flamenco, Rosalía prend le chemin du studio d’enregistrement, simplement accompagnée du guitariste Raül Refree. En 2017, neuf ans après s’être fait recaler de l’émission espagnole Tú sí que vales (sorte de The Voice en pire), elle sort son premier disque, Los Ángeles. Un album profond et plein de lamentations, dans un style proche du flamenco traditionnel, quoique légèrement décalé. Sa voix oscille entre le fragile et le tout-puissant, comme elle en fait la démonstration avec le titre déchirant Catalina. Un morceau qu’elle reprendra régulièrement a cappella, de la salle Pleyel au musée Reina Sofía de Madrid, devant le Guernica de Picasso, jusqu’aux grandes scènes à l’air libre des festivals de musique. Sa carrière est bel et bien lancée, mais elle n’a rien d’une bouteille à la mer. Pas moyen de passer sa vie sagement assise sur sa chaise comme une cantaora traditionnelle. Pas le genre de la maison. De chanteuse discrète à coqueluche des médias espagnols qui se l’arrachent comme les larmes à The Voice, la catalane va trouver le moyen de monter d’une gamme, de devenir une véritable diva.

« Vivo rápido y no tengo cura / iré joven pa’ la sepultura »

Ce nouveau coup de poker, c’est son deuxième album, El Mal Querer, enregistré en totale indépendance, avec son compatriote El Guincho. Comme une gamine, Rosalía touche à tout. Elle compose, joue, arrange les morceaux… Artistiquement, c’est un saut périlleux réalisé avec le culot et le feeling des plus grands. A l’image d’Ademo et N.O.S. de PNL qui ont fait le grand saut dans le rap – bien trop étroit pour leur talent et leur sensibilité artistique –, Rosalía exécute des arabesques qui mettent à mal la vision que les puristes ont du flamenco. Si les frères de Corbeil-Essonnes atteignent parfois le duende, c’est qu’ils n’en ont « Rien à foutre […] de ce rap de merde ou de qui t’aura validé ». Pourtant, Rosalía clame son amour du flamenco dès qu’elle en a l’occasion. Suspect, penseront certains. La recette d’El Mal Querer ? Auto-tune dosé + sonorités pop ou « urbaines » (comme disent ceux qui ont peur du rap) + touche indélébile de flamenco édulcoré + quelques gimmicks taxés à la culture gitane + fringues swaguées sur bombe latine + clips à la M.I.A. réalisés par CANADA = succès planétaire. D’ici cinq ans, elle sort avec N.O.S. ! Qui prend les paris ?

El Mal Querer s’écrit toujours en 3 lettres sur le Net : EMQ. Les fans adorent ce genre de fétichisme ésotérique. Sur les réseaux, ça permet de créer des hashtags plus efficaces, comme un nom de ralliement. QLF, E.T.A (Justin, bien ?), PGP, bref, vous avez capté le truc. El Mal Querer – EMQ, donc – c’est presque prémonitoire comme titre d’album. La rançon du succès : une pluie de critiques. Avec cet album, Rosalía s’est permis le luxe de se faire mal aimer. Celui de détourner des symboles de la culture gitane, entre autres, pour en faire des gimmicks pop et tuner ses clips. Forcément, ce faisant, elle vide de leur essence des symboles identitaires chargés d’histoire, de souffrance. Le chef d’accusation n’a pas tardé : appropriation culturelle. On y vient. Pour s’approprier une culture et l’incarner, il faut la connaître déjà et forcément l’apprécier un peu. Or, Rosalía démontre qu’elle connait les codes de la culture andalouse sur le bout de ses doigts ornés d’ongles bling-bling. Le clip de Malamente – titre d’ouverture d’EMQ –, comporte une scène de corrida millennial dans laquelle la machine a remplacé l’animal. La chanteuse y apparait chevauchant une Yamaha R6 qui s’élance pleins gaz vers un jeune imberbe en survêtement sport, t-shirt floqué Camarón et muni d’une muleta. L’arrêt sur image offre d’ailleurs un plan sur les deux personnages en plein flirt, complices.  Pourtant, aucun doute, c’est bien elle qui incarne la puissance et la modernité, lui n’est qu’un simple faire-valoir. La potiche quoi.

« TRA TRA !! »

Vouloir se baigner nue peut encore passer pour de l’espièglerie. Mais piloter une grosse cylindrée, incarner la puissance et l’agressivité en chargeant 1) comme un taureau dans l’arène ou 2) un fusil de chasse pour flinguer son amant tyrannique (Pienso en tu mirá), lui donne une autre dimension. De son clipé en chorégraphie léchée, Rosalía entremêle des stéréotypes féminins comme masculins en marchant dans les traces des Lil’Kim, Beyoncé ou Rihanna. Brouiller les cartes ? Pas si étonnant au pays de Bibí Andersen. Tantôt symbole de volupté charnelle en Maja vêtue de Goya (Di mi nombre), Rosalía dompte la bestialité masculine, comme le sent si bien Elie Faure dans son Histoire de l’art, à propos du peintre espagnol. Tantôt symbole de violence et de conquête, l’arme à la main ou en débutant ses concerts au son du « clic clic » cher au gangsta rap et au reggaeton. La voix fragile et suave et le son du shotgun. Les roses sur la Panamera. Les palmas (clap clap) sur la guantanamera. Lieux communs ? Si vous voulez. A coup de métaphores simples et hyper sensuelles, Rosalía a peint son univers dans lequel elle brille un peu plus à chaque apparition, telle une nova.

Un album conceptuel, donc, et inspiré de la narration d’un roman qu’on abordera dans quelques paragraphes, le temps de polémiquer un peu et de boire un café cortado, en regardant le live de Rosalía aux MTV Europe Music Awards de 2019… Onze morceaux, onze chapitres. Comme pour symboliser la succession de transgressions par lesquelles passe la protagoniste, jusqu’à la rébellion contre l’ordre établi. Voilà pour le teasing. A propos d’EMQ, c’est Jaime Altozano, producteur et youtubeur de l’âge de Rosalía, qui a fait le taff, pas Rolling Stone ni les Inrocks. Sur sa chaine YouTube, il décrypte la composition de l’album, l’importance chronologique et artistique de chaque morceau, les rythmes : tantôt trap, tantôt typiquement andalous ; les mélodies obsédantes, la maîtrise de l’Auto-tune (se faire une idée en écoutant Nana) et les références pop : Kill Bill, Timbaland, Chopin. Ben oui, Chopin. Demandez à Judy Garland pour voir !

Rosalía a mis sa peau sur la table de mixage. Seulement voilà, ce métissage musical, ce foisonnement de symboles maniés avec désinvolture ne font pas l’unanimité. Spontanés pour une noia de Catalogne qui a autant biberonné Camarón que 2Pac, qui a grandi dans un monde hyper globalisé avec Instagram, l’Auto-tune mais aussi les bulerías traditionnelles, et qui a vu les Carter tourner un clip au Louvre (à quand le MACBA, chica ?), ses clins d’œil artistiques et générationnels attirent aussi la foudre.

« Tú tienes voz, tú sabes los estilos, pero no triunfaras nunca, porqué no tienes duende » Manuel Torre (1878-1933)

C’est la gitane d’origine Noelia Cortés qui est montée au créneau, le couteau entre les dents. Cortés, c’est l’intello sexy andalouse, au caractère bien trempé dans le xérès, qui consacre des écrits admiratifs à Federico García Lorca. De la même génération que Rosalía, elle revendique un héritage séculaire et réfute totalement la parenté artistique que certains se plaisent à tisser entre la pop-star mondialisée et la grande Lola Flores (1923-1995), véritable mythe du flamenco et de la culture andalouse. Pour Noelia, Rosalía n’a ni l’authenticité d’un Camarón, ni la crédibilité d’un Paco de Lucía, lui qui a dédié sa vie au flamenco, à la culture gitane et andalouse. La pauvreté, la souffrance au plus profond de sa chair, l’ascendance, bref le terroir, voilà ce qui manquerait à Rosalía. Mais on sent bien que Cortés lui reproche surtout un manque de sincérité. Et le duende dans tout ça ? Le mythe ultime du flamenco, Manuel Torre (el Niño de Jérez), parlait de sons noirs, obscurs. Connu pour enrager d’écouter ses médiocres congénères, le cantaor plaçait la recherche de l’absolu dans son art au-dessus de tout. Un seul vers suffit à résumer son œuvre faite légende : « la seule vérité est la mort ». Pour Noelia Cortés, c’est net et sans bavures. Prétendre avoir « Camarón dans la boite à gants », lorsqu’on n’a pas la terre, le souffre et le sang andalou qui coulent dans les veines, relève purement et simplement de l’escroquerie.

Amertume suscitée par une hype décomplexée

En parsemant sa musique de caló – jargon gitan perçu comme un langage de vagabonds sous Franco et persécuté au fil des siècles –, Rosalía laisse un goût amer à certains car elle occulte par la même occasion les gitans en tant que sujets de leur propre culture. C’est leur côté cool (pour ne pas dire clown) qui lui sert à s’encanailler, en quelque sorte, alors qu’elle incarne la fille bien née (à savoir blanche) qui, contrairement à Paco de Lucía, ne vit pas parmi les gitans. En gros, quand on est blanc, le métissage musical, l’appropriation est forcément l’expropriation d’un autre et la créativité passe au mieux pour du plagiat, au pire pour du vol. Avec ce genre de raisonnement, les blancs « privilégiés », qui vivent loin de la misère sociale et de la ségrégation, devraient aussi lâcher le rap, le jazz, le blues, le gospel… En revanche, identifier le blanc comme systématiquement privilégié et dominateur permet à ceux qui s’estiment exclus du gotha de l’humanité de considérer les choses ainsi : puisque singer l’Occidental privilégié n’est pas le fruit d’un rapport de domination, la légitimité est l’apanage des dominés. La Catalane répond d’ailleurs en faisant allusion à Picasso – et à ses peintures de masques africains…

De fait, Rosalía ne cesse de rappeler l’influence sur sa musique du flamenco et de ses maîtres, parmi lesquels on compte un paquet de gitans. D’une part pour souligner l’évidence et honorer ses inspirateurs, et accessoirement pour des raisons de marketing. Mais elle n’a pas pour autant revendiqué de titre d’ambassadrice. Le flamenco de Rosalía est une musique de millennial, en partie édulcorée et formatée, mais aussi largement libérée de ses carcans traditionnels. Faut-il regretter la mondialisation culturelle ? Et par la même occasion, plomber ceux qui en maîtrisent les nouveaux codes et tirent leur épingle du jeu ? Que les blancs qui n’ont jamais coupé-décalé lui jettent la première pierre ! D’ailleurs, il est curieux que personne ne trouve à redire de sa appropriation culturelle du capirote ­– le chapeau conique – porté par les pénitents, lors des processions de la Semaine Sainte en Espagne, et récupéré par les suprématistes du Ku Klux Klan. Fallait-il ménager le référent vestimentaire de cette communauté passéiste ultra-minoritaire (et discriminée !) pour ne pas la nier dans sa chère identité ?

Autre appropriation, si on peut dire : le porte-jarretelles tatoué sur la cuisse et pompé sur la performeuse autrichienne Valie Export. Une revendication de girl power parfaitement légitime et censée dénoncer « l’objectivation du corps féminin par le patriarcat ». Là encore, Rosalía fait dans le pop’art. A part l’aiguille du tatoueur, qu’a-t-elle subi dans sa chair de foncièrement tyrannique qu’on puisse sans hésiter mettre sur le dos du patriarcat ? Pour une jeune femme promue par l’entièreté de l’industrie médiatico-culturelle, on se demande si elle se rend bien compte que sa féminité a fait tout sauf la desservir dans son ascension fulgurante. Apparaître et se revendiquer féministe est quasiment une obligation pour exister culturellement à notre époque – sauf pour les rappeurs qui font de la surenchère machiste grotesque et peu crédible. Cela dit, on peut la comprendre. Le symbole de Valie Export peut servir d’avertissement au public, en lui signifiant quelque chose du genre « ne fétichisez pas trop mon corps, à la base je ne suis pas là pour ça ».  Or c’est aussi un gage assez consensuel de sa compatibilité avec le système, même si elle le nomme patriarcat.

« Me da miedo cuando sales / Sonriendo pa’ la calle
Porque todos pueden ver / Los hoyuelitos que te salen »

Elle est plus subtile lorsque, pour composer son album El Mal Querer, Rosalía s’inspire d’un roman d’amour courtois du XIIIème siècle, intitulé La Flamenca (ça ne s’invente pas). Dans ce texte occitan, un homme tyrannique et maladivement jaloux emprisonne sa bienaimée, alors qu’un jeune prétendant se lance dans une quête pour libérer et ravir la « Flamboyante » (flamenca). La toxicité de l’amour, l’abus de pouvoir, les tentatives masculines de restreindre la liberté féminine sont des sujets aussi universels qu’ils existent depuis la nuit des temps. Attribuer ces dérives à un complot patriarcal uniforme mené contre les femmes est d’ailleurs le leitmotiv du féminisme contemporain. Si Rosalía ne l’avait pas repris à son compte, il y a fort à parier qu’elle eût été bien moins bankable pour Sony et le reste de l’industrie du spectacle, qui n’a pas lésiné sur les moyens pour tapisser Barcelone ou Times Square d’affiches publicitaires à l’effigie de la vedette. Or, à l’image de Mrs Carter, Miss Vila i Tobella (c’est son nom de jeune f… de famille quoi), il semblerait que Rosalía soit une redoutable femme d’affaire. Elle n’échappe pas non plus à la récupération. Du haut de sa jeune carrière, elle revendique une vraie identité et, dans un clin d’œil fraternel (sororal ?) à Frida Kahlo, se défend d’être le jouet des majors (A Palé). Sony l’a d’ailleurs signée des mois après l’enregistrement d’EMQ. Les majors récupèrent, elles ne créent rien du tout. Voir l’éclosion d’une artiste comme le fruit d’un plan occulte est décidément une faillite mentale bien actuelle. Conspis, sortez de vos corps ! Et finalement, la finesse de l’univers proposé par un artiste, c’est la seule chose qui compte vraiment, non ? Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est sur le Net que Rosalía – sa musique disons – est encore la mieux comprise. La reconnaissance des grands médias comme le New York Times Magazine, c’est formidable, on prend. Pourtant, il est loin le temps où le NYT faisait la pluie, le beau temps. Le ciel, les oiseaux…

« Fucking money man »

Pour écrire sa légende, la surdouée que certains comparent à Edith Piaf, et que d’autres dénoncent comme une imposture, continue de faire ce qu’elle fait de mieux : de la musique. On pourra toujours débattre futilement de l’idiosyncrasie de l’artiste, entre innovation et récupération. Pour Pharrell, aucun doute, Rosalía est aussi extraordinaire qu’une « licorne ». En termes d’audience, on peut saluer sa performance de chanter surtout en espagnol – l’anglais, comme le catalan, reste l’exception – et de rayonner bien au-delà des frontières ibériques, comme personne n’avait su le faire depuis Julio Iglesias. A l’image de son titre Aute Cuture qui brise, même si ce n’est pas la première à le faire, le plafond de verre aristocratique entre pop-culture et grand art, entre l’élite et les masses…

A mourir pour mourir

En révolutionnant le flamenco, Rosalía prend le risque de le tuer. Un peu, car la probabilité est faible. Le flamenco a traversé les époques, il a survécu aux touristes, aux festivals et aux disques compacts. Il n’a pas grand-chose à craindre du streaming ni de l’Auto-tune, il en verra d’autres.  Rosalía incarne par ailleurs une question qui apparait en filigrane tout au long de ce portrait : qu’est-ce que cela peut bien signifier d’être une jeune femme espagnole aujourd’hui ? Et comment faire sa place en tant qu’artiste ? On pense à la jeune Mennel, candidate déchue de The Voice en France. A trop vouloir plaire, elle a fini par se faire lyncher en se reniant un peu au passage. Ça fait mal au cœur de se renier à vingt ans, surtout quand on a autant de talent. Bien sûr, pour devenir immédiatement un mythe éternel, Rosalía serait bien inspirée de « finir jeune en sépulture » et de laisser des milliers de fans dans la détresse, comme ce fut le cas pour la Repompa de Málaga, sensationnelle flamenca disparue à la fin des années 50, à l’âge de vingt-et-un ans. Mais pour devenir l’icône de self-made woman à laquelle elle aspire, ce sont avant tout des choix artistiques et des affaires commerciales qu’il lui faudra gérer de façon impeccable. Or tant qu’il y aura une industrie musicale, il y aura des spécialistes de la comm’ pour adoucir les polémiques. On pense plutôt au film d’Elia Kazan A face in the crowd, de l’époque de la Repompa, et on se souvient de la vitesse à laquelle les supernovas disparaissent de notre champ de vision et peuvent même susciter la rancœur des foules. Aujourd’hui, le précipice n’est jamais qu’à un tweet mal dosé… Il faudrait que Billboard tienne un classement des Falling Stars, ce serait cocasse.

A l’heure d’une mondialisation débridée et de son inévitable pendant régionaliste, la question de l’identité et des minorités ethniques ou politiques pose évidemment question. Pourtant, ce n’est pas là que ça se joue. Ça, c’est la carrière des vedettes d’Instagram, de YouTube ou de TikTok et c’est même le sort de toute une génération, celle née dans les années 2000. Peut-être qu’un jour les majors seront totalement court-circuitées par les plateformes de réseautage. C’est déjà le cas aujourd’hui, avec des jeunes influenceurs qui brassent autant d’air que d’oseille, car ils ont compris leur époque, ils en maîtrisent les codes et en pressentent les enjeux : apparence, influence, réputation… Mais pas seulement ! Internet est aussi la preuve que l’on peut désormais créer, promouvoir, partager sans intermédiaire, autrement dit, en dépendant le moins possible de l’industrie et des gens de la culture qui vivent sur le dos des artistes. Au pire, on peut graviter autour du système, au mieux on en propose un autre, sans rendre de comptes à personne.

Un siècle de flamenco, de Manuel Torre à Rosalía, en passant par Carmen Amaya & Camarón de la isla… Cliquer sur l’image pour accéder à la playlist sur Deezer

Pour autant, s’inspirer des grands du passé, pour se frayer un chemin dans la modernité, n’est sûrement pas la pire des stratégies. Ces anciens, tour à tour géniaux, ringards ou révolutionnaires, il appartient à chacun de les honorer à sa manière, de les sublimer. Et Rosalía n’est pas du genre à se faire prier. Lors de la cérémonie des Goya 2019 (les Oscars espagnols), elle a troqué la guitare électrique et les percussions de Los Chunguitos, contre le chœur catalan Jove de l’Orféo. Ainsi, elle a fait sienne la rumba Me quedo contigo, l’un des plus grands succès des frères Salazar. En réinterprétant le tube du film Deprisa deprisa, emblématique de la génération postfranquiste, avec le même duende qu’il eût fallu pour jouer le Requiem de Mozart, Rosalía a changé à jamais la dimension d’une simple chanson populaire. Et écrit une belle page de l’histoire de la musique.